lundi 21 février 2011

Rosalinde?

Je vais communier pour la première fois le dernier dimanche du mois de juin ; Ce jour-là je rencontrerai une dizaine de jeunes de quinze ans (les protestants font leur communion à quinze ans parce qu’à cet âge, on est capable de souhaiter raisonnablement intégrer la communauté des chrétiens dans sa version luthérienne).
Cette cérémonie suit les « Événements de mai » et coïncide avec le « Retour au Calme ». Je n’ai pas la foi, j’ai cessé de prier depuis longtemps, je ne sais si l’athéisme signifie quelque chose mais je me définis comme anticléricale.
Cependant, il n’est pas question de refuser parce que c’est, pour mes grands-parents, une fête qui sera peut-être la dernière. On ne veut pas me faire le cadeau réservé à cette occasion (montre, stylo…) parce que je perds tous les objets précieux que l’on me donne ou les détruis ; je les aime trop : mon cœur battait trop fort pour la montre que je portais au cou : elle s’est arrêtée définitivement. J’ai écrit sur mon cahier personnel avec mon beau stylo en maints endroits même sur la plage ; je l’ai emporté dans mon sac en promenade, à l’école, en pique-nique : il s’est tordu.
Ne voulant me séparer du bracelet en or donné par ma mère, je l’ai égaré en nageant au bord de l’océan…
J’aurais une Bible de Second ; c’est mon grand-père qui me l’achète : elle coûte trente-quatre francs. C’est beaucoup, trente-quatre francs ! Pour toi, c’est bien
assez.
Je me plains amèrement de n’avoir pas d’ami (es). J’en rends responsable ma mère qui me fait vivre dans une exclusion permanente.
Te trouver une camarade ? C’est possible… par l’intermédiaire du Pasteur qui connaît du monde à Dreux et alentour. Du monde bien. C’est ton grand-père qui se chargera de faire la « commission » au pasteur même s’ils ne s’apprécient guère.
A peine ai-je le temps de protester que l’opération est accomplie. Le jour de ta communion, écoute, voilà comment nous allons procéder : tu vas faire connaissance avec ces jeunes qui communient avec toi. Tu te feras ta petite idée. Ensuite, tu me désigneras celle que tu préfères, celle avec qui tu auras sympathisé. Tu auras eu soin de lui demander son prénom ; pas son patronyme, ce serait prématuré. Ah, j’oubliai ! Pour être sûre de ne pas te tromper, tu feras sa description.
Cette façon de choisir puis désigner une élue (qui restera à l’ignorer) pendant la fête me cause un malaise sérieux. Je suis prête à renoncer. J’aurais l’impression de comploter, de jouer un mauvais tour à quelqu’un.
Le jour tant redouté arrive. Je suis vêtue d’un tailleur bleu, veste et jupe droite qui tombe aux genoux, et d’un chemisier à petites fleurs. C’est un bleu trop voyant. A quinze ans, je pèse 54 ou 55 kilos pour un mètre cinquante huit. Je suis énorme. Il y a une dizaine de communiants dans le temple de Dreux, dont trois garçons minces mais de visage ingrat, qui se connaissent tous car ils suivaient les cours d’instruction religieuse ensemble. Ordinairement je fréquente la paroisse des Batignolles à Paris. Cela fait un sujet de conversation. J’explique que ma mère apprécie le pasteur …
Le pasteur est handicapé, en fauteuil roulant, peut à peine bouger le petit doigt, ses poumons sont faibles et il tient un discours d’autant plus précieux qu’il est elliptique et hachuré ; la souffrance lui donne du prestige et ma mère a une attirance morbide pour les grandes mutilations, ce n’est pas pour rien qu’elle a été infirmière : Voilà l’explication réelle que je tais.
Les mots ne viennent pas qui doivent venir masquer cette vérité que je ne peux dire à personne, et, gênée, je balbutie que mes grands-parents sont trop âgés pour se déplacer à Paris. Les communiants, énervés, rient entre eux. Je les imite. Et de fait, je réussis à parler avec une blonde sceptique, qui plaisante sur la cérémonie, la religion, et qui me paraît prendre tout cela avec ironie. Après la fête, je dirais avoir trouvé une personne sympathique, je la décris, je dis son prénom :Rosalinde.

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