Deux semaines plus tard, je reçois la lettre d’une certaine Réjane, qui habite Anet. Elle m’écrit qu’on l’a renseignée sur le fait que je voulais devenir son amie, se dit surprise mais contente. Lorsque je serais chez mes grands-parents, elle viendra se présenter. Lettre polie, réservée, rédigée dans un français simple et correct. Je dis à ma mère qu’il y a erreur, ce n’était pas ce nom –là. « Tu n’es jamais contente ! dit ma mère. Si tu crois que c’est facile ! La fille que tu désignais habite loin. Le pasteur a trouvé une candidate qui vit à deux kilomètres et demi d’Oulins ce sera commode pour vous rencontrer. »
On ne sait ce que le pasteur pense de cette manière de se faire des amis, mais il a accepté d’intéresser les parents et la jeune fille à mon sort, a plaidé la cause d’une adolescente timide et isolée, qui s’ennuie chez ses grands-parents l’été, tout en faisant un rapport positif de la famille et surtout de ma mère, qui est peut-être sa confidente… Une des communiantes s’est crue obligée de m’écrire en vue d’une éventuelle fréquentation. A moi d’être persuasive dans ma réponse ! C’est vrai qu’il y a peu de jeunes à Oulins, 300 habitants, mais pas de mairie, pas de marché, ni de magasins, quelques fermiers alentour…
Mme et sa fille viennent un jour de juillet et sont reçues dans le séjour. Elles refusent toute collation, et la mère, corpulente, rougeaude, vêtue d’une robe tablier, demande poliment mais fermement ce qu’on veut à sa fille. Tout d’abord, j’ai l’impression de n’avoir jamais vu Réjane, mais assez vite je me souviens de sa robe de communion rose fuschia, je reconnais ses cheveux châtains tombant aux épaules, retenus par une barrette à droite et surtout la particularité, le charme, de ses yeux fortement bridés comme ceux des asiatiques, qui ne sont plus qu’une fente lorsqu’elle sourit. Le reste du visage est d’un tracé régulier. Son pull vert et sa jupe lui vont mieux que la robe de cérémonie. Elle a plus de caractère que sa génitrice mais quelque chose d’un peu trop… lisse.
Il est décidé que je viendrais le lendemain chez les R, empruntant l’un des vieux vélos de femme, qui ne servent plus depuis la guerre. Les journées de vacances consistent à se rendre à la piscine d’Ezy dans l’Eure, et à y passer l’après-midi. On prévient qu’il n’y a pas d’attractions particulières, ni sorties ni visites touristiques, un pique-nique de temps à autre, je vais sûrement m’ennuyer… si j’y tiens absolument, on peut faire un essai.
Le lendemain à deux heures précises la maison familiale et le jardin me sont désignés à la hâte. Nous partons tout de suite, accompagnées du petit frère de Réjane, huit ans, dernier-né de quatre enfants, qu’elle déplore de devoir trimballer en permanence, et de sa correspondante anglaise Rhys, une grande blonde charpentée et timide. Je veux essayer mon anglais avec elle mais Réjane me sermonne, c’est à elle qui doit parler français, puisqu’elle est en France.
Nous partons pour Ezy, lorsque l’on passe devant la caserne des pompiers, Réjane corne. Une fille petite, grasse, genre boule, avec des mèches rouille courtes et bouclées descend et enfourche son vélo à notre suite. C’est Robine, elle parle avec fierté de son pompier de père. Celui de Réjane est instituteur et son frère aîné, dont elle regrette l’absence, fait son service : elle adore l’aîné et abhorre le petit.
La piscine d’Ezy n’est autre qu’une berge de l’Eure, avec de l’herbe et quelques grands arbres. Le lieu a été clôturé et on paie pour entrer. Des serviettes de bain sont étendues sur l’herbe, les trois filles ont des maillots une pièce et moi un deux-pièces. Elles m’en font la remarque. Réjane a des hanches plus larges que le haut et des jambes épaisses, Robine est ronde sans forme particulière, et Rhys pâle, athlétique, mutique. Je me laisse glisser dans cette eau sombre un peu boueuse ; Le niveau d’eau atteint ma lèvre inférieure. Ce n’est pas plus froid que la mer, j’exécute quelques brasses la tête en l’air, en comptant mentalement jusqu’à 300, cinq minutes pour faire bonne mesure à longer la berge d’assez près. Réjane n’en fait pas davantage et Robine, dédaigneuse de joies aussi frustes que la baignade, n’est occupée que de ses amours : un garçon de café qui officie dans le voisinage, d’une beauté exceptionnelle, on y passera tout à l’heure. Réjane a également un petit ami ; c’est Rory, il a seize ans, brun avec des yeux bleus et des taches de rousseur. On m’interroge sur mes fréquentations masculines : je n’ai pas plus de petit ami que de père, mais il faut composer (j’ai déjà dit que mon père était ingénieur comme mon grand-père). Je m’invente un flirt sur-le-champ, décrivant Laurent Terzieff dans « Les Tricheurs », avec les mots qui me viennent à l’esprit, brun, fier et tourmenté ; ces adjectifs les intriguent, j’en rajoute d’autres du même acabit. Je lui laisse son prénom d’acteur, Laurent, mais lui donne un patronyme passe-partout Vannier, pour ne pas avoir l’air suspecte, non sans compléter par des origines russes du côté de sa mère ; je lui octroie dix-huit ans et précise qu’il va entrer aux Beaux-Arts. Mes deux compagnes semblent me croire, elles me demandent encore des détails dont je ne suis pas avare. Une heure plus tard, elles sauront que, invitée chez la sœur de Laurent, Pascale, dans une très belle propriété de la banlieue parisienne, comme je discutais amicalement avec Laurent dans le grenier, il a voulu m’embrasser et je lui ai retourné une gifle. Cette scène est inspirée d’un autre film « Les Dernières vacances » de Roger Leenhard : l’héroïne, interprétée par Odile Versois, repousse avec détermination les avances de son cousin qu’elle épousera tout de même quelques années plus tard. Mes amies ne vont guère au cinéma, et je n’ai pas mentionné les caractéristiques des protagonistes de ce film, excepté la robe à carreaux vichy de l’adolescente, que j’étais censée porter.
Au five o’clock nous allons à l’épicerie toute proche, pour acheter deux bouteilles de Vittel délices orange citron, et un grand paquet de chips. C’est la tradition.
Revenues sur l’herbe, Réjane tient à me montrer son « Rory. » C’est un gamin, à peine plus grand qu’elle. Il joue à se battre avec ses camarades, comme dans la cour de récréation. Dans la vie, il prépare un CAP.
Pauvre Réjane, comment peut-elle appeler ça un petit ami ?
On ne sait ce que le pasteur pense de cette manière de se faire des amis, mais il a accepté d’intéresser les parents et la jeune fille à mon sort, a plaidé la cause d’une adolescente timide et isolée, qui s’ennuie chez ses grands-parents l’été, tout en faisant un rapport positif de la famille et surtout de ma mère, qui est peut-être sa confidente… Une des communiantes s’est crue obligée de m’écrire en vue d’une éventuelle fréquentation. A moi d’être persuasive dans ma réponse ! C’est vrai qu’il y a peu de jeunes à Oulins, 300 habitants, mais pas de mairie, pas de marché, ni de magasins, quelques fermiers alentour…
Mme et sa fille viennent un jour de juillet et sont reçues dans le séjour. Elles refusent toute collation, et la mère, corpulente, rougeaude, vêtue d’une robe tablier, demande poliment mais fermement ce qu’on veut à sa fille. Tout d’abord, j’ai l’impression de n’avoir jamais vu Réjane, mais assez vite je me souviens de sa robe de communion rose fuschia, je reconnais ses cheveux châtains tombant aux épaules, retenus par une barrette à droite et surtout la particularité, le charme, de ses yeux fortement bridés comme ceux des asiatiques, qui ne sont plus qu’une fente lorsqu’elle sourit. Le reste du visage est d’un tracé régulier. Son pull vert et sa jupe lui vont mieux que la robe de cérémonie. Elle a plus de caractère que sa génitrice mais quelque chose d’un peu trop… lisse.
Il est décidé que je viendrais le lendemain chez les R, empruntant l’un des vieux vélos de femme, qui ne servent plus depuis la guerre. Les journées de vacances consistent à se rendre à la piscine d’Ezy dans l’Eure, et à y passer l’après-midi. On prévient qu’il n’y a pas d’attractions particulières, ni sorties ni visites touristiques, un pique-nique de temps à autre, je vais sûrement m’ennuyer… si j’y tiens absolument, on peut faire un essai.
Le lendemain à deux heures précises la maison familiale et le jardin me sont désignés à la hâte. Nous partons tout de suite, accompagnées du petit frère de Réjane, huit ans, dernier-né de quatre enfants, qu’elle déplore de devoir trimballer en permanence, et de sa correspondante anglaise Rhys, une grande blonde charpentée et timide. Je veux essayer mon anglais avec elle mais Réjane me sermonne, c’est à elle qui doit parler français, puisqu’elle est en France.
Nous partons pour Ezy, lorsque l’on passe devant la caserne des pompiers, Réjane corne. Une fille petite, grasse, genre boule, avec des mèches rouille courtes et bouclées descend et enfourche son vélo à notre suite. C’est Robine, elle parle avec fierté de son pompier de père. Celui de Réjane est instituteur et son frère aîné, dont elle regrette l’absence, fait son service : elle adore l’aîné et abhorre le petit.
La piscine d’Ezy n’est autre qu’une berge de l’Eure, avec de l’herbe et quelques grands arbres. Le lieu a été clôturé et on paie pour entrer. Des serviettes de bain sont étendues sur l’herbe, les trois filles ont des maillots une pièce et moi un deux-pièces. Elles m’en font la remarque. Réjane a des hanches plus larges que le haut et des jambes épaisses, Robine est ronde sans forme particulière, et Rhys pâle, athlétique, mutique. Je me laisse glisser dans cette eau sombre un peu boueuse ; Le niveau d’eau atteint ma lèvre inférieure. Ce n’est pas plus froid que la mer, j’exécute quelques brasses la tête en l’air, en comptant mentalement jusqu’à 300, cinq minutes pour faire bonne mesure à longer la berge d’assez près. Réjane n’en fait pas davantage et Robine, dédaigneuse de joies aussi frustes que la baignade, n’est occupée que de ses amours : un garçon de café qui officie dans le voisinage, d’une beauté exceptionnelle, on y passera tout à l’heure. Réjane a également un petit ami ; c’est Rory, il a seize ans, brun avec des yeux bleus et des taches de rousseur. On m’interroge sur mes fréquentations masculines : je n’ai pas plus de petit ami que de père, mais il faut composer (j’ai déjà dit que mon père était ingénieur comme mon grand-père). Je m’invente un flirt sur-le-champ, décrivant Laurent Terzieff dans « Les Tricheurs », avec les mots qui me viennent à l’esprit, brun, fier et tourmenté ; ces adjectifs les intriguent, j’en rajoute d’autres du même acabit. Je lui laisse son prénom d’acteur, Laurent, mais lui donne un patronyme passe-partout Vannier, pour ne pas avoir l’air suspecte, non sans compléter par des origines russes du côté de sa mère ; je lui octroie dix-huit ans et précise qu’il va entrer aux Beaux-Arts. Mes deux compagnes semblent me croire, elles me demandent encore des détails dont je ne suis pas avare. Une heure plus tard, elles sauront que, invitée chez la sœur de Laurent, Pascale, dans une très belle propriété de la banlieue parisienne, comme je discutais amicalement avec Laurent dans le grenier, il a voulu m’embrasser et je lui ai retourné une gifle. Cette scène est inspirée d’un autre film « Les Dernières vacances » de Roger Leenhard : l’héroïne, interprétée par Odile Versois, repousse avec détermination les avances de son cousin qu’elle épousera tout de même quelques années plus tard. Mes amies ne vont guère au cinéma, et je n’ai pas mentionné les caractéristiques des protagonistes de ce film, excepté la robe à carreaux vichy de l’adolescente, que j’étais censée porter.
Au five o’clock nous allons à l’épicerie toute proche, pour acheter deux bouteilles de Vittel délices orange citron, et un grand paquet de chips. C’est la tradition.
Revenues sur l’herbe, Réjane tient à me montrer son « Rory. » C’est un gamin, à peine plus grand qu’elle. Il joue à se battre avec ses camarades, comme dans la cour de récréation. Dans la vie, il prépare un CAP.
Pauvre Réjane, comment peut-elle appeler ça un petit ami ?
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