lundi 21 février 2011

Renette

Au lycée, en seconde, je tenais Renette pour une bonne élève…

Je lui trouvai un charme particulier ; longs cheveux vraiment noirs, visage au tracé asymétrique, long nez et large bouche, grand front et petit menton, quand elle ne souriait pas c’était une déesse au profil égyptien, d’autant plus qu’elle portait soit des pendants d’oreilles soit de grands anneaux. Son devoir de français bien noté fut le seul que je lui vis rendre. Pendant la classe nous jouions à un jeu qui consistait à écrire des textes avec les mêmes trois syllabes au début de chaque mot important. Elle me fit lire le même type de textes, écrits disait-elle par son père, dont elle parlait beaucoup, un architecte, un artiste, un poète … je ne vis jamais rien d’autre que sa carte de visite sur laquelle était mentionné « RD dessinateur ». Il avait reçu, m’expliqua Renette, une formation de dessinateur industriel mais ce travail l’ennuyait et il ne vivait que pour l’Art. Un soir, nous partîmes chez elle, du côté de la place d’Italie. L’appartement se réduisait à une seule pièce avec une kitchenette et un lit à deux places, le tout fort mal tenu, désordre et saleté apparents. Ce ne pouvait être la demeure de son père, mais dit-elle, il était au chômage. Il me semblait qu’elle habitait seule, ce qui, à seize ans, me semblait un avantage : sa mère était morte (ou partie ?) avant qu’elle ne puisse la connaître ; elle changeait tout le temps de belle-mère, Brigitte Fontaine avait été la dernière en date. Nous écoutâmes ses chansons ( « Je suis sourde comme Beethoven… » était vraiment humoristique) suivies par l’adagio d’Albinoni, puis ce fut Barbara qu’elle admirait et à qui elle tentait de ressembler le plus possible, par exemple en s’habillant toujours en noir. Allongées sur l’unique lit qui était retapé sans être recouvert, nous bûmes des dizaines de tasses de café. On se fit la lecture : Baudelaire. L’Albatros, les Chats… Le café et les cigarettes mises à part, elle ne consommait rien, mais tout le temps qu’elle resta au lycée, elle put manger à midi au réfectoire et ne s’en privait pas. Elle était très exaltée, disait vouloir se droguer avec ce qu’elle pourrait trouver de plus dur, le lendemain parlait de se faire mettre enceinte, puis renonçait à l’hypothétique bébé pour un chat...

Je prenais tout cela pour des confidences, éprouvais de pathétiques émotions. Je lui écrivis une lettre d’amour, à l’aide d’un vocabulaire idéaliste romantique sans allusion scabreuses. Elle me répondit être embarrassée et ne savoir quoi répondre ; sa lettre se terminait par des phrases sympathiques et m’invitait à Pâques pour dix jours, « rien que toutes les deux ». Je n’imaginai pas qu’il pût y avoir quelqu’un d’autre dans son petit logis, pourtant Renette disait avoir déjà eu des relations sexuelles.

Lorsque je parlais de cette invitation à ma mère, elle me l’interdit à moins que je ne lui amène cette amie pour qu’elle juge si elle était sérieuse ; je fis cette requête mais Renette répondit par un fou rire, puis refusa : elle avait dépassé le stade où l’on se présente aux parents, et elle n’était pas bourgeoise à ce point.

Je réitérai plusieurs fois ma demande et elle répondait n’importe quoi ; je m’aperçus qu’elle avait une amie régulière qu’elle ne quittait plus, Flosshilde, une élève de notre classe à laquelle je n’avais pas encore prêté attention. L’heureuse élue peignait dessinait et guitarisait. Elle avait de longs cheveux teint en auburn, et fréquentait Hunding, membre d’ »Ordre Nouveau » qui en tenait pour « le sol et le sang » en guise d’idéologie. Flosshilde me parla seule pour me dire qu’il était temps que quelqu’un de sensé s’occupe de Renette parce que sa famille la laissait tomber, que son père était alcoolique, et qu’il ne lui donnait pas suffisamment d’argent pour subsister.

Il me sembla que Renette cherchait une protection et qu’elle l’avait trouvée. Je n’avais plus rien à faire dans cette histoire.

Les beaux jours arrivaient : Renette avait déniché une robe blanche à imprimé floral violet. De temps à autre elle venait me faire la conversation lorsque Flosshilde lui en laissait la permission. Tout cela m’ennuyait un peu : je commençai à rendre quelques devoirs de classe qui furent bien accueillis par les professeurs ; en histoire on estima que j’avais le niveau de Terminale.

Quelques mois nous séparaient encore de la fin de l’année scolaire. Je manquai être renvoyée, une psychologue scolaire me fit passer des tests d’intelligence et de personnalité et me déclara en dessous du niveau normal pour l’intelligence ; quant à la personnalité, elle me menaça de l’hôpital psychiatrique si je ne me tenais pas tranquille ( Or, je ne faisais rien de particulier…) et l’on me donna le choix entre rester encore en seconde et passer en première : je choisis de rester en seconde pour la troisième fois : je pressentais que ma mère voulait se débarrasser de moi ; elle avait décidé que je devrais travailler après la fin de ma scolarité au lycée ; cette perspective m’effrayait et je voulais vivre une année supplémentaire à faire ce qui me convenait soit lire écrire écouter des disques et aller au cinéma.

Réjane 3

Un jour, nous allons en train à la cathédrale de Chartres

Déchaînée, je m’amuse à souffler sur les cierges allumés, à m’approcher de la grille du confessionnal pour une confession improvisée. Mes manigances font rire le groupe, toutefois, les jours suivants, Réjane amène la conversation sur la religion. Je lui dis être incroyante, et même athée, elle paraît réellement choquée, « moi j’y crois dur comme fer » ; à vrai dire cela m’étonne : je ne soupçonnais pas qu’après mai 68, on « croyait » encore, chez les jeunes.

« Pourquoi as-tu fait ta communion, si tu ne croyais pas ?

- On ne m’a pas demandé mon avis

Réjane persiste à dire que c’est triché, que je devais refuser. Elle ignore que ma mère se serait sans doute vengée de quelque manière.

A la fin du mois d’août, Réjane se rend à E en car et ses amies la suivent : elle va acheter un uniforme pour le lycée où elle entre en seconde en tant qu’interne.

Dans le car elle me chante " La Rirette" je suis charmée par cette ritournelle.

Comment tu ne connaissais pas?

Je passe pour une godiche...

Elle et moi nous quittons en assez bons termes.


Réjane 2

Le lendemain, lorsque j’arrive, Réjane danse dans sa chambre avec sa sœur aînée au son d’un électrophone. La sœur a 18 ans, trois de plus que nous. Elle ressemble à la mère, très brune, bouclée, le visage rougeaud, présentement infesté d’acné, le corps exagérément plantureux, la démarche grossière. Elle a lâché l’école en cinquième et termine une sorte de brevet professionnel. Réjane représente la réussite scolaire, à la rentrée elle intégrera le lycée d’E. Toutefois, elle a les même goûts « musicaux » que sa sœur, elles écoutent Adamo, Johnny, etc. je leur dis que j’ai horreur du yéyé, Réjane m’apostrophe avec animosité, « t’es bête, t’es stupide… »

Sur le chemin, toutefois, nous chantons certains « tubes » de l’été, et elle se venge, en poussant des cris de joie lorsqu’elle m’entend m’égosiller avec « Alouette/ Alouette/ L’amour et l’été /Comme les cigarettes/ S’en vont en fumée », parce que ma voix a ripé et s’est perchée trop haut.

Quelquefois, elle réussit à semer cette pauvre Rhys, qui ne réussit pas à former une seule phrase, et Robine, qui est encore en cinquième, son insupportable petit frère, et m’entraîne ailleurs dans un sous-bois pour discuter de choses sérieuses.

S’est-il vraiment passé quelque chose dans le grenier avec Laurent, y sommes-nous retournés ?

Je réserve ma réponse,

Réjane me dit gravement qu’elle a refusé les avances de Rory, je me demande quant à moi comment ce gamin aurait pu lui faire quelque chose, je dissimule à peine mon amusement.

Réjane

Deux semaines plus tard, je reçois la lettre d’une certaine Réjane, qui habite Anet. Elle m’écrit qu’on l’a renseignée sur le fait que je voulais devenir son amie, se dit surprise mais contente. Lorsque je serais chez mes grands-parents, elle viendra se présenter. Lettre polie, réservée, rédigée dans un français simple et correct. Je dis à ma mère qu’il y a erreur, ce n’était pas ce nom –là. « Tu n’es jamais contente ! dit ma mère. Si tu crois que c’est facile ! La fille que tu désignais habite loin. Le pasteur a trouvé une candidate qui vit à deux kilomètres et demi d’Oulins ce sera commode pour vous rencontrer. »
On ne sait ce que le pasteur pense de cette manière de se faire des amis, mais il a accepté d’intéresser les parents et la jeune fille à mon sort, a plaidé la cause d’une adolescente timide et isolée, qui s’ennuie chez ses grands-parents l’été, tout en faisant un rapport positif de la famille et surtout de ma mère, qui est peut-être sa confidente… Une des communiantes s’est crue obligée de m’écrire en vue d’une éventuelle fréquentation. A moi d’être persuasive dans ma réponse ! C’est vrai qu’il y a peu de jeunes à Oulins, 300 habitants, mais pas de mairie, pas de marché, ni de magasins, quelques fermiers alentour…
Mme et sa fille viennent un jour de juillet et sont reçues dans le séjour. Elles refusent toute collation, et la mère, corpulente, rougeaude, vêtue d’une robe tablier, demande poliment mais fermement ce qu’on veut à sa fille. Tout d’abord, j’ai l’impression de n’avoir jamais vu Réjane, mais assez vite je me souviens de sa robe de communion rose fuschia, je reconnais ses cheveux châtains tombant aux épaules, retenus par une barrette à droite et surtout la particularité, le charme, de ses yeux fortement bridés comme ceux des asiatiques, qui ne sont plus qu’une fente lorsqu’elle sourit. Le reste du visage est d’un tracé régulier. Son pull vert et sa jupe lui vont mieux que la robe de cérémonie. Elle a plus de caractère que sa génitrice mais quelque chose d’un peu trop… lisse.
Il est décidé que je viendrais le lendemain chez les R, empruntant l’un des vieux vélos de femme, qui ne servent plus depuis la guerre. Les journées de vacances consistent à se rendre à la piscine d’Ezy dans l’Eure, et à y passer l’après-midi. On prévient qu’il n’y a pas d’attractions particulières, ni sorties ni visites touristiques, un pique-nique de temps à autre, je vais sûrement m’ennuyer… si j’y tiens absolument, on peut faire un essai.
Le lendemain à deux heures précises la maison familiale et le jardin me sont désignés à la hâte. Nous partons tout de suite, accompagnées du petit frère de Réjane, huit ans, dernier-né de quatre enfants, qu’elle déplore de devoir trimballer en permanence, et de sa correspondante anglaise Rhys, une grande blonde charpentée et timide. Je veux essayer mon anglais avec elle mais Réjane me sermonne, c’est à elle qui doit parler français, puisqu’elle est en France.
Nous partons pour Ezy, lorsque l’on passe devant la caserne des pompiers, Réjane corne. Une fille petite, grasse, genre boule, avec des mèches rouille courtes et bouclées descend et enfourche son vélo à notre suite. C’est Robine, elle parle avec fierté de son pompier de père. Celui de Réjane est instituteur et son frère aîné, dont elle regrette l’absence, fait son service : elle adore l’aîné et abhorre le petit.
La piscine d’Ezy n’est autre qu’une berge de l’Eure, avec de l’herbe et quelques grands arbres. Le lieu a été clôturé et on paie pour entrer. Des serviettes de bain sont étendues sur l’herbe, les trois filles ont des maillots une pièce et moi un deux-pièces. Elles m’en font la remarque. Réjane a des hanches plus larges que le haut et des jambes épaisses, Robine est ronde sans forme particulière, et Rhys pâle, athlétique, mutique. Je me laisse glisser dans cette eau sombre un peu boueuse ; Le niveau d’eau atteint ma lèvre inférieure. Ce n’est pas plus froid que la mer, j’exécute quelques brasses la tête en l’air, en comptant mentalement jusqu’à 300, cinq minutes pour faire bonne mesure à longer la berge d’assez près. Réjane n’en fait pas davantage et Robine, dédaigneuse de joies aussi frustes que la baignade, n’est occupée que de ses amours : un garçon de café qui officie dans le voisinage, d’une beauté exceptionnelle, on y passera tout à l’heure. Réjane a également un petit ami ; c’est Rory, il a seize ans, brun avec des yeux bleus et des taches de rousseur. On m’interroge sur mes fréquentations masculines : je n’ai pas plus de petit ami que de père, mais il faut composer (j’ai déjà dit que mon père était ingénieur comme mon grand-père). Je m’invente un flirt sur-le-champ, décrivant Laurent Terzieff dans « Les Tricheurs », avec les mots qui me viennent à l’esprit, brun, fier et tourmenté ; ces adjectifs les intriguent, j’en rajoute d’autres du même acabit. Je lui laisse son prénom d’acteur, Laurent, mais lui donne un patronyme passe-partout Vannier, pour ne pas avoir l’air suspecte, non sans compléter par des origines russes du côté de sa mère ; je lui octroie dix-huit ans et précise qu’il va entrer aux Beaux-Arts. Mes deux compagnes semblent me croire, elles me demandent encore des détails dont je ne suis pas avare. Une heure plus tard, elles sauront que, invitée chez la sœur de Laurent, Pascale, dans une très belle propriété de la banlieue parisienne, comme je discutais amicalement avec Laurent dans le grenier, il a voulu m’embrasser et je lui ai retourné une gifle. Cette scène est inspirée d’un autre film « Les Dernières vacances » de Roger Leenhard : l’héroïne, interprétée par Odile Versois, repousse avec détermination les avances de son cousin qu’elle épousera tout de même quelques années plus tard. Mes amies ne vont guère au cinéma, et je n’ai pas mentionné les caractéristiques des protagonistes de ce film, excepté la robe à carreaux vichy de l’adolescente, que j’étais censée porter.

Au five o’clock nous allons à l’épicerie toute proche, pour acheter deux bouteilles de Vittel délices orange citron, et un grand paquet de chips. C’est la tradition.

Revenues sur l’herbe, Réjane tient à me montrer son « Rory. » C’est un gamin, à peine plus grand qu’elle. Il joue à se battre avec ses camarades, comme dans la cour de récréation. Dans la vie, il prépare un CAP.
Pauvre Réjane, comment peut-elle appeler ça un petit ami ?

Rosalinde?

Je vais communier pour la première fois le dernier dimanche du mois de juin ; Ce jour-là je rencontrerai une dizaine de jeunes de quinze ans (les protestants font leur communion à quinze ans parce qu’à cet âge, on est capable de souhaiter raisonnablement intégrer la communauté des chrétiens dans sa version luthérienne).
Cette cérémonie suit les « Événements de mai » et coïncide avec le « Retour au Calme ». Je n’ai pas la foi, j’ai cessé de prier depuis longtemps, je ne sais si l’athéisme signifie quelque chose mais je me définis comme anticléricale.
Cependant, il n’est pas question de refuser parce que c’est, pour mes grands-parents, une fête qui sera peut-être la dernière. On ne veut pas me faire le cadeau réservé à cette occasion (montre, stylo…) parce que je perds tous les objets précieux que l’on me donne ou les détruis ; je les aime trop : mon cœur battait trop fort pour la montre que je portais au cou : elle s’est arrêtée définitivement. J’ai écrit sur mon cahier personnel avec mon beau stylo en maints endroits même sur la plage ; je l’ai emporté dans mon sac en promenade, à l’école, en pique-nique : il s’est tordu.
Ne voulant me séparer du bracelet en or donné par ma mère, je l’ai égaré en nageant au bord de l’océan…
J’aurais une Bible de Second ; c’est mon grand-père qui me l’achète : elle coûte trente-quatre francs. C’est beaucoup, trente-quatre francs ! Pour toi, c’est bien
assez.
Je me plains amèrement de n’avoir pas d’ami (es). J’en rends responsable ma mère qui me fait vivre dans une exclusion permanente.
Te trouver une camarade ? C’est possible… par l’intermédiaire du Pasteur qui connaît du monde à Dreux et alentour. Du monde bien. C’est ton grand-père qui se chargera de faire la « commission » au pasteur même s’ils ne s’apprécient guère.
A peine ai-je le temps de protester que l’opération est accomplie. Le jour de ta communion, écoute, voilà comment nous allons procéder : tu vas faire connaissance avec ces jeunes qui communient avec toi. Tu te feras ta petite idée. Ensuite, tu me désigneras celle que tu préfères, celle avec qui tu auras sympathisé. Tu auras eu soin de lui demander son prénom ; pas son patronyme, ce serait prématuré. Ah, j’oubliai ! Pour être sûre de ne pas te tromper, tu feras sa description.
Cette façon de choisir puis désigner une élue (qui restera à l’ignorer) pendant la fête me cause un malaise sérieux. Je suis prête à renoncer. J’aurais l’impression de comploter, de jouer un mauvais tour à quelqu’un.
Le jour tant redouté arrive. Je suis vêtue d’un tailleur bleu, veste et jupe droite qui tombe aux genoux, et d’un chemisier à petites fleurs. C’est un bleu trop voyant. A quinze ans, je pèse 54 ou 55 kilos pour un mètre cinquante huit. Je suis énorme. Il y a une dizaine de communiants dans le temple de Dreux, dont trois garçons minces mais de visage ingrat, qui se connaissent tous car ils suivaient les cours d’instruction religieuse ensemble. Ordinairement je fréquente la paroisse des Batignolles à Paris. Cela fait un sujet de conversation. J’explique que ma mère apprécie le pasteur …
Le pasteur est handicapé, en fauteuil roulant, peut à peine bouger le petit doigt, ses poumons sont faibles et il tient un discours d’autant plus précieux qu’il est elliptique et hachuré ; la souffrance lui donne du prestige et ma mère a une attirance morbide pour les grandes mutilations, ce n’est pas pour rien qu’elle a été infirmière : Voilà l’explication réelle que je tais.
Les mots ne viennent pas qui doivent venir masquer cette vérité que je ne peux dire à personne, et, gênée, je balbutie que mes grands-parents sont trop âgés pour se déplacer à Paris. Les communiants, énervés, rient entre eux. Je les imite. Et de fait, je réussis à parler avec une blonde sceptique, qui plaisante sur la cérémonie, la religion, et qui me paraît prendre tout cela avec ironie. Après la fête, je dirais avoir trouvé une personne sympathique, je la décris, je dis son prénom :Rosalinde.