Au lycée, en seconde, je tenais Renette pour une bonne élève…
Je lui trouvai un charme particulier ; longs cheveux vraiment noirs, visage au tracé asymétrique, long nez et large bouche, grand front et petit menton, quand elle ne souriait pas c’était une déesse au profil égyptien, d’autant plus qu’elle portait soit des pendants d’oreilles soit de grands anneaux. Son devoir de français bien noté fut le seul que je lui vis rendre. Pendant la classe nous jouions à un jeu qui consistait à écrire des textes avec les mêmes trois syllabes au début de chaque mot important. Elle me fit lire le même type de textes, écrits disait-elle par son père, dont elle parlait beaucoup, un architecte, un artiste, un poète … je ne vis jamais rien d’autre que sa carte de visite sur laquelle était mentionné « RD dessinateur ». Il avait reçu, m’expliqua Renette, une formation de dessinateur industriel mais ce travail l’ennuyait et il ne vivait que pour l’Art. Un soir, nous partîmes chez elle, du côté de la place d’Italie. L’appartement se réduisait à une seule pièce avec une kitchenette et un lit à deux places, le tout fort mal tenu, désordre et saleté apparents. Ce ne pouvait être la demeure de son père, mais dit-elle, il était au chômage. Il me semblait qu’elle habitait seule, ce qui, à seize ans, me semblait un avantage : sa mère était morte (ou partie ?) avant qu’elle ne puisse la connaître ; elle changeait tout le temps de belle-mère, Brigitte Fontaine avait été la dernière en date. Nous écoutâmes ses chansons ( « Je suis sourde comme Beethoven… » était vraiment humoristique) suivies par l’adagio d’Albinoni, puis ce fut Barbara qu’elle admirait et à qui elle tentait de ressembler le plus possible, par exemple en s’habillant toujours en noir. Allongées sur l’unique lit qui était retapé sans être recouvert, nous bûmes des dizaines de tasses de café. On se fit la lecture : Baudelaire. L’Albatros, les Chats… Le café et les cigarettes mises à part, elle ne consommait rien, mais tout le temps qu’elle resta au lycée, elle put manger à midi au réfectoire et ne s’en privait pas. Elle était très exaltée, disait vouloir se droguer avec ce qu’elle pourrait trouver de plus dur, le lendemain parlait de se faire mettre enceinte, puis renonçait à l’hypothétique bébé pour un chat...
Je prenais tout cela pour des confidences, éprouvais de pathétiques émotions. Je lui écrivis une lettre d’amour, à l’aide d’un vocabulaire idéaliste romantique sans allusion scabreuses. Elle me répondit être embarrassée et ne savoir quoi répondre ; sa lettre se terminait par des phrases sympathiques et m’invitait à Pâques pour dix jours, « rien que toutes les deux ». Je n’imaginai pas qu’il pût y avoir quelqu’un d’autre dans son petit logis, pourtant Renette disait avoir déjà eu des relations sexuelles.
Lorsque je parlais de cette invitation à ma mère, elle me l’interdit à moins que je ne lui amène cette amie pour qu’elle juge si elle était sérieuse ; je fis cette requête mais Renette répondit par un fou rire, puis refusa : elle avait dépassé le stade où l’on se présente aux parents, et elle n’était pas bourgeoise à ce point.
Je réitérai plusieurs fois ma demande et elle répondait n’importe quoi ; je m’aperçus qu’elle avait une amie régulière qu’elle ne quittait plus, Flosshilde, une élève de notre classe à laquelle je n’avais pas encore prêté attention. L’heureuse élue peignait dessinait et guitarisait. Elle avait de longs cheveux teint en auburn, et fréquentait Hunding, membre d’ »Ordre Nouveau » qui en tenait pour « le sol et le sang » en guise d’idéologie. Flosshilde me parla seule pour me dire qu’il était temps que quelqu’un de sensé s’occupe de Renette parce que sa famille la laissait tomber, que son père était alcoolique, et qu’il ne lui donnait pas suffisamment d’argent pour subsister.
Il me sembla que Renette cherchait une protection et qu’elle l’avait trouvée. Je n’avais plus rien à faire dans cette histoire.
Les beaux jours arrivaient : Renette avait déniché une robe blanche à imprimé floral violet. De temps à autre elle venait me faire la conversation lorsque Flosshilde lui en laissait la permission. Tout cela m’ennuyait un peu : je commençai à rendre quelques devoirs de classe qui furent bien accueillis par les professeurs ; en histoire on estima que j’avais le niveau de Terminale.
Quelques mois nous séparaient encore de la fin de l’année scolaire. Je manquai être renvoyée, une psychologue scolaire me fit passer des tests d’intelligence et de personnalité et me déclara en dessous du niveau normal pour l’intelligence ; quant à la personnalité, elle me menaça de l’hôpital psychiatrique si je ne me tenais pas tranquille ( Or, je ne faisais rien de particulier…) et l’on me donna le choix entre rester encore en seconde et passer en première : je choisis de rester en seconde pour la troisième fois : je pressentais que ma mère voulait se débarrasser de moi ; elle avait décidé que je devrais travailler après la fin de ma scolarité au lycée ; cette perspective m’effrayait et je voulais vivre une année supplémentaire à faire ce qui me convenait soit lire écrire écouter des disques et aller au cinéma.