Je n’ai jamais vu la mer.
Je n’ai pas éprouvé cet enchantement si souvent relaté devant l’immensité.
D’emblée, à l’âge de trois ans, je me sens plongée dans un élément liquide d’un vert sale et bilieux, parfois jaunâtre, mouvementé, qui me malmène, me glace, me happe, me déséquilibre.
On me dit de m’accrocher à la corde, tendue entre deux poteaux. On me dit que c’est amusant, tu te balances. Gelée jusqu’à l’os, je regagne la plage de Saint-Aubin, vêtue d’un maillot en lainage tricoté maison à raies jaunes et bleues. Les autres enfants ont de vrais costumes de bain et des slips, pas des culottes. Mon frère et moi avons la tête prise dans des bonnets de coton blanc et Philippe arbore même un passe-montagne au moindre coup de vent. C’est à cause des otites. Mais les autres enfants ont la tête nue.
On me donne une pelle tout en bois pour creuser le sable. Les autres se servent de pelles en acier dont seul le manche est en bois. Ils me font remarquer que ma pelle n’est pas conforme, que je ne puis creuser valablement le sol pour édifier un château. Il n’est pas jusqu’à la couleur de la cabine de bain, jaune traître, qui me désespère ; les voisins en ont loué une, bleu azur.
Les années meurent. Ma mère en vient à passer deux mois et demi l’été au bord de la mer, et même les vacances de Pâques. Elle se querelle avec ses parents, y compris son père bien aimé, les privant de sa présence et de celle de leurs petits-enfants, ne leur accordant que les week-end tous les quinze jours.
Nous avons loué la villa Ker Alix, une affreuse bâtisse au crépis jaunâtre avec à droite un petit espace planté de pins et une courette à l’arrière. On peut accéder directement à la plage par un chemin sablonneux.
Le bruit court que mon frère de six ans, a trouvé un petit camarade, Dominique, dans la maison d’en face. Tout petit en effet, (mon frère est toujours le plus grand) mais vif et agile. Dans cette villa, il y a beaucoup d’enfants qui jouent en permanence filles et garçons, d’âges divers, cousins, voisins, frères, sœurs, et je trouve agréable d’y passer le temps. On joue tantôt seul tantôt en groupe, tout cela se fait sans heurts, l’inimitié n’existe pas, et chaque enfant est autorisé à venir une fois dans l’après midi à l’intérieur de la maison recevoir d’une dame un verre de limonade et une part de gâteau quatre-quarts. Deux jours s’écoulent et ma mère se met dans une colère terrible : Philippe ne peut plus jouer dans la maison d’en face, je lui ai « volé son petit camarade ! ». Je proteste que je ne le fréquente pas, il est trop jeune et que je ne le vois jamais dans ce jardin. Elle m’interdit d’y retourner.
Philippe ne reprend pas ses relations avec le petit pour autant.
C’est de ta faute.
Désormais, je passe le temps à lire et me conter des histoires.
Un certain mois de juillet, j’ai soudain une copine pour la première fois de ma vie : nous sommes cette fois à Saint-Brévin l’Océan dans l’estuaire de la Loire. J’ai huit ans ou neuf ans et elle un an de plus. Elle est brune et moi encore blonde. Elle s’appelle Rosine. Ma mère trouve que ce nom lui rappelle quelque chose : l’air de Rosine dans Le Barbier de Séville. Elle a eu l’occasion d’assister à un tel spectacle lorsqu’elle avait une préceptrice entre treize et seize ans. Bénie soit la préceptrice ! Pendant tout le mois je ne vois pas passer les jours, il n’y a plus de temps mort, que des temps de repos. Le miracle dure, Rosine et moi ne nous quittons pas.
Rosine a des parents qui ressemblent à des grands-parents, à cheveux blancs. La mère reste assise sur une chaise pliante, vêtue d’une robe tablier, le père se met en slip de bain et va souvent nager. Avec ma mère, ils discutent une partie de la journée. Les parents de Rosine « font les marchés », m’informe ma mère mais « ils sont très bien élevés quoiqu’un peu frustes, ils ne s’expriment pas vulgairement. »
Rosine et moi nous partageons tout, jeux, nage (je sais nager depuis l’an dernier) goûters, et avons même des discussions en privé ; je ne saurais dire sur quel sujet mais seul le fait importe. Un jour, à l’heure du coucher du soleil, Rosine et les siens étant déjà rentrés depuis longtemps, ma mère me dit que Rosine est une enfant adoptée, que M. et Mme D ne pouvaient procréer et que, de nombreuses années après avoir déposé une demande d’adoption, l’Assistance Publique leur a remis légalement un bébé à élever. Rosine ne peut s’en souvenir, on ne lui a rien dit et il ne faut pas vendre la mèche. « Ne t’en étais-tu pas doutée ? »Dit ma mère. Tu vois bien que ses parents sont âgés. Elle ne se doute pas que les parents d’une copine n’ont guère d’importance, et qu’on les regarde à peine : de temps en temps pour s’assurer qu’elle en a des parents, et qu’ils ne présentent pas de défauts majeurs voyants. Cette révélation ne me plait pas.
Le 31, Rosine s’en va : comment exister encore ? Cependant elle est aussitôt remplacée par ses cousins Alain et Nadine fraîchement débarqués, et qui viennent me chercher tout naturellement comme si nous nous connaissions de longue date. Ce sera la grande vie pendant l’août. Je fréquente avec eux le club Mickey-Dingo, j’ai droit aux toboggans, balançoires, agrès, gymnastique le matin, concours de plage, je suis toujours avec d’autres enfants, je ne sais pas courir mais le saut en longueur et les châteaux de sable me réussissent.
Deux ou trois ans s’écoulèrent avant que je ne revoie Rosine ; ses cousins avaient eux-aussi déserté Saint-Brévin l’été. En 1965, à l’âge de douze ans, je la revis sur la même plage, avec les mêmes parents, les mêmes cheveux bruns raides, adolescente, tandis que je ne tarderais pas à l’être. Je me souviens alors qu’elle me fit la réflexion que je devrais porter des soutiens-gorge, mais ma mère ne s’en souciait pas et j’étais remplie de confusion. J’ignorais tout de la sexualité et on ne me renseignait pas. Après le départ de Rosine, je me réveillai un matin, encore dans l’ombre des volets clos et ayant l’impression d’avoir fait sous moi. La terreur et la honte s’emparèrent de moi, d’autant que ma mère était souvent ces temps là dans une période glaciaire à mon égard, m’ignorant dès le matin au petit déjeuner sans que j’en susse la raison (même lorsqu’elle consentait à « faire la paix » elle ne m’expliquait pas son comportement), et je m’attendais à un châtiment cruel, plusieurs jours d’indifférence totale, de mutisme résistant à toutes les supplications. Aussi mon soulagement fut surtout provoqué par l’absence de punition ; ni colère, ni émoi, ni désaffection. Elle prétendit toutefois m’avoir déjà avertie par des allusions de temps à autre au fait que je devais m’attendre à trouver un jour quelques gouttes de sang dans ma culotte, parce que cela arrivait aux femmes tous les mois et durait longtemps.
Quelques gouttes mais pas un raz de marée…
Je n’ai pas éprouvé cet enchantement si souvent relaté devant l’immensité.
D’emblée, à l’âge de trois ans, je me sens plongée dans un élément liquide d’un vert sale et bilieux, parfois jaunâtre, mouvementé, qui me malmène, me glace, me happe, me déséquilibre.
On me dit de m’accrocher à la corde, tendue entre deux poteaux. On me dit que c’est amusant, tu te balances. Gelée jusqu’à l’os, je regagne la plage de Saint-Aubin, vêtue d’un maillot en lainage tricoté maison à raies jaunes et bleues. Les autres enfants ont de vrais costumes de bain et des slips, pas des culottes. Mon frère et moi avons la tête prise dans des bonnets de coton blanc et Philippe arbore même un passe-montagne au moindre coup de vent. C’est à cause des otites. Mais les autres enfants ont la tête nue.
On me donne une pelle tout en bois pour creuser le sable. Les autres se servent de pelles en acier dont seul le manche est en bois. Ils me font remarquer que ma pelle n’est pas conforme, que je ne puis creuser valablement le sol pour édifier un château. Il n’est pas jusqu’à la couleur de la cabine de bain, jaune traître, qui me désespère ; les voisins en ont loué une, bleu azur.
Les années meurent. Ma mère en vient à passer deux mois et demi l’été au bord de la mer, et même les vacances de Pâques. Elle se querelle avec ses parents, y compris son père bien aimé, les privant de sa présence et de celle de leurs petits-enfants, ne leur accordant que les week-end tous les quinze jours.
Nous avons loué la villa Ker Alix, une affreuse bâtisse au crépis jaunâtre avec à droite un petit espace planté de pins et une courette à l’arrière. On peut accéder directement à la plage par un chemin sablonneux.
Le bruit court que mon frère de six ans, a trouvé un petit camarade, Dominique, dans la maison d’en face. Tout petit en effet, (mon frère est toujours le plus grand) mais vif et agile. Dans cette villa, il y a beaucoup d’enfants qui jouent en permanence filles et garçons, d’âges divers, cousins, voisins, frères, sœurs, et je trouve agréable d’y passer le temps. On joue tantôt seul tantôt en groupe, tout cela se fait sans heurts, l’inimitié n’existe pas, et chaque enfant est autorisé à venir une fois dans l’après midi à l’intérieur de la maison recevoir d’une dame un verre de limonade et une part de gâteau quatre-quarts. Deux jours s’écoulent et ma mère se met dans une colère terrible : Philippe ne peut plus jouer dans la maison d’en face, je lui ai « volé son petit camarade ! ». Je proteste que je ne le fréquente pas, il est trop jeune et que je ne le vois jamais dans ce jardin. Elle m’interdit d’y retourner.
Philippe ne reprend pas ses relations avec le petit pour autant.
C’est de ta faute.
Désormais, je passe le temps à lire et me conter des histoires.
Un certain mois de juillet, j’ai soudain une copine pour la première fois de ma vie : nous sommes cette fois à Saint-Brévin l’Océan dans l’estuaire de la Loire. J’ai huit ans ou neuf ans et elle un an de plus. Elle est brune et moi encore blonde. Elle s’appelle Rosine. Ma mère trouve que ce nom lui rappelle quelque chose : l’air de Rosine dans Le Barbier de Séville. Elle a eu l’occasion d’assister à un tel spectacle lorsqu’elle avait une préceptrice entre treize et seize ans. Bénie soit la préceptrice ! Pendant tout le mois je ne vois pas passer les jours, il n’y a plus de temps mort, que des temps de repos. Le miracle dure, Rosine et moi ne nous quittons pas.
Rosine a des parents qui ressemblent à des grands-parents, à cheveux blancs. La mère reste assise sur une chaise pliante, vêtue d’une robe tablier, le père se met en slip de bain et va souvent nager. Avec ma mère, ils discutent une partie de la journée. Les parents de Rosine « font les marchés », m’informe ma mère mais « ils sont très bien élevés quoiqu’un peu frustes, ils ne s’expriment pas vulgairement. »
Rosine et moi nous partageons tout, jeux, nage (je sais nager depuis l’an dernier) goûters, et avons même des discussions en privé ; je ne saurais dire sur quel sujet mais seul le fait importe. Un jour, à l’heure du coucher du soleil, Rosine et les siens étant déjà rentrés depuis longtemps, ma mère me dit que Rosine est une enfant adoptée, que M. et Mme D ne pouvaient procréer et que, de nombreuses années après avoir déposé une demande d’adoption, l’Assistance Publique leur a remis légalement un bébé à élever. Rosine ne peut s’en souvenir, on ne lui a rien dit et il ne faut pas vendre la mèche. « Ne t’en étais-tu pas doutée ? »Dit ma mère. Tu vois bien que ses parents sont âgés. Elle ne se doute pas que les parents d’une copine n’ont guère d’importance, et qu’on les regarde à peine : de temps en temps pour s’assurer qu’elle en a des parents, et qu’ils ne présentent pas de défauts majeurs voyants. Cette révélation ne me plait pas.
Le 31, Rosine s’en va : comment exister encore ? Cependant elle est aussitôt remplacée par ses cousins Alain et Nadine fraîchement débarqués, et qui viennent me chercher tout naturellement comme si nous nous connaissions de longue date. Ce sera la grande vie pendant l’août. Je fréquente avec eux le club Mickey-Dingo, j’ai droit aux toboggans, balançoires, agrès, gymnastique le matin, concours de plage, je suis toujours avec d’autres enfants, je ne sais pas courir mais le saut en longueur et les châteaux de sable me réussissent.
Deux ou trois ans s’écoulèrent avant que je ne revoie Rosine ; ses cousins avaient eux-aussi déserté Saint-Brévin l’été. En 1965, à l’âge de douze ans, je la revis sur la même plage, avec les mêmes parents, les mêmes cheveux bruns raides, adolescente, tandis que je ne tarderais pas à l’être. Je me souviens alors qu’elle me fit la réflexion que je devrais porter des soutiens-gorge, mais ma mère ne s’en souciait pas et j’étais remplie de confusion. J’ignorais tout de la sexualité et on ne me renseignait pas. Après le départ de Rosine, je me réveillai un matin, encore dans l’ombre des volets clos et ayant l’impression d’avoir fait sous moi. La terreur et la honte s’emparèrent de moi, d’autant que ma mère était souvent ces temps là dans une période glaciaire à mon égard, m’ignorant dès le matin au petit déjeuner sans que j’en susse la raison (même lorsqu’elle consentait à « faire la paix » elle ne m’expliquait pas son comportement), et je m’attendais à un châtiment cruel, plusieurs jours d’indifférence totale, de mutisme résistant à toutes les supplications. Aussi mon soulagement fut surtout provoqué par l’absence de punition ; ni colère, ni émoi, ni désaffection. Elle prétendit toutefois m’avoir déjà avertie par des allusions de temps à autre au fait que je devais m’attendre à trouver un jour quelques gouttes de sang dans ma culotte, parce que cela arrivait aux femmes tous les mois et durait longtemps.
Quelques gouttes mais pas un raz de marée…
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